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Archive journalière du 27 nov 2013

Patronyme « Seguin » : Ennemi du Grand Méchant Loup.

Petite chèvre têtue.

Petite chèvre têtue.

L’impopularité du nom de « Seguin » est récente. Elle date de la fin du XIXème siècle, lorsque ce brave Alphonse Daudet (1) eut l’idée saugrenue d’associer ce patronyme honorable à la fable de la petite chèvre qui s’enfuit par goût de la liberté et rencontre à la nuit venue le Grand Méchant Loup sur son chemin. Après une nuit de combat, au cours de laquelle celle-ci fait montre d’un courage exceptionnel, elle est dévorée toute crue par le Loup. Avant que les cours d’école ne résonnent de ce conte enfantin et réactionnaire, qui ne fait rire que les jeunes phallocrates en herbe, ce nom fort répandu dans toute la France, et dans le Sud-Ouest en particulier, ne s’était jamais fait remarquer.

Il s’agit d’un nom de souche populaire qui a été formé, comme beaucoup de noms de famille, sur un prénom, à la différence des noms nobiliaires, souvent d’origine toponymique. Seguin est un prénom wisigoth hérité d’une « immigration » très ancienne, datant des Vème, VIème siècles après JC. Mais son implantation remonte à si loin dans le temps qu’il s’est complètement francisé, comme en témoigne sa terminaison très française par une voyelle nasale en « in » ([ɛ̃]). La nasalisation est cependant tardive et date à peu près du XVIIème siècle.

La formation de ce prénom wisigoth comporte deux racines qui existent toujours dans les langues germanique et britannique, où le génitif est antéposé :

  « seg » signifie la victoire, mot qui existe toujours en allemand, « der Sieg », et qui signifie toujours la victoire.

♦ « win », d’après les dictionnaires étymologiques, signifierait l’ami. La racine existe toujours en anglais dans le verbe « to win » dont tout le monde sait qu’il veut dire gagner.

Seguin est ainsi l’ami de la victoire, le porteur de la victoire, celui qui porte la victoire… Autant dire qu’il s’agit par excellence d’un nom de « Winner » (2).

Le scoop, c'est loupé !

Le scoop, c’est loupé !

Les esprits frustes ou paresseux, qui n’ont jamais eu l’idée d’ouvrir un manuel de phonétique française, me feront remarquer que la semi-voyelle anglaise [w] est fort éloignée du [g] français. Mais ce n’est qu’une illusion naïve. La façon de prononcer les mots évolue, en fonction d’habitudes locales, selon les régions. Le « camera » latin (chambre) est resté « camera » en italien, mais est devenu « chambre » en français puis « chamber » en anglais, par exemple, avant de connaître une seconde vie au XIXème siècle avec l’invention de la « chambre noire » (dès le XVIème siècle) et celle de la photographie… mais c’est une autre histoire !

La distinction entre le [w] anglais et le [g] français s’apparente au même type de modification progressive des phonèmes d’un mot selon la contrée et explique la prononciation actuelle du nom « Seguin ». Si certains ont besoin d’un exemple plus frappant pour admettre une évolution phonétique qui leur paraîtrait obscure, la même distinction s’est opérée au fil du temps entre les prénoms William et Guillaume. Même les esprits frustes ou paresseux savent tous qu’il s’agit de deux formes anglaise et française du même prénom. C’est ainsi que « Guillaume le Bâtard » devint « William the Conqueror » (3) en 1066, à Hastings, après avoir battu les Anglais à plate couture et conquis l’Angleterre pour plusieurs siècles à venir. Le héros avait la chance d’avoir un bon cheval (de bataille).

Je n’essaierai pas de lutter contre le ridicule supposé de la chèvre. Une chèvre est une chèvre. Mais je ne peux manquer de remarquer que les plaisanteries stupides sur mon nom (la Petite chèvre de Monsieur Seguin, Blanquette…) n’ont jamais été aussi récurrentes que lorsque je suis montée à Paris pour préparer mon Doctorat de Lettres modernes, et qu’elles étaient le fait d’intellectuels qui auraient dû montrer un peu plus d’esprit que des garnements de cours d’école. Il est déjà assez ridicule de penser qu’un écrivain qui se targuait de connaître la France et la langue française ait pu donner à sa petite chèvre dévorée par le loup le nom de « Porteur de la Victoire » sans avoir eu l’idée de vérifier dans un dictionnaire étymologique si le nom choisi était approprié. Mais il est plus ridicule encore pour des universitaires qui vivent au milieu des livres et des dictionnaires de référence, qui enseignent la linguistique, l’étymologie, la phonétique, qui s’adonnent devant leurs étudiants à des explications de textes tatillonnes où chaque mot est décortiqué jusqu’à l’absurde, de ne s’être jamais aperçu de l’incongruité étymologique de cette association d’un nom glorieux et d’une petite chèvre victime…

Parce qu’avec un nom pareil, la petite chèvre de Monsieur Seguin, elle devrait gagner contre le loup…

La Victoire ailée. Musée archéologique d'Athènes.

La Victoire ailée. Musée archéologique d’Athènes.

Il faudrait être terriblement culottée, dans la situation désespérée où je me trouve, pour oser proposer avec sérieux une notice étymologique aussi pédante et aussi prétentieuse sur mon propre nom de famille. Je sais aussi qu’il ne suffit pas qu’un péquenot, un cul terreux, un prolétaire de tout poil (ou de toute plume), qu’un sans-culotte monte à Paris, pour impulser une révolution. Mais il est bien probable en effet que le « Witz » (4) reste la meilleure arme du faible contre la tyrannie  ̶  et contre des tyranneaux qui mériteraient à leur tour une déculottée.

Notes :

1.    Alphonse Daudet, « La Chèvre de Monsieur Seguin », in Les Lettres de mon moulin, 1869 (première édition Hetzel).

2.    The winner (angl.) = le vainqueur, le gagnant.

3.    William the Conqueror (angl.) = Guillaume le Conquérant.

4.    Der Witz (all.) = le mot d’esprit, la plaisanterie. Voir l’article : Contre-propagande sur l’adage « Le ridicule tue ».




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