Psychanalyse sauvage

Poing levé

La psychanalyse, dans ma vie, a servi d’alibi à mes adversaires pour justifier les calomnies qui couraient déjà sur mon compte et les accusations dont ils m’ont ensuite accablée. J’ai consulté vers vingt-deux ans pour des difficultés relationnelles et je me suis retrouvée étiquetée « grave névrosée », voyant des traits de caractère névrotiques indéniables mais bénins, comme doivent en surmonter beaucoup d’adolescents et de jeunes adultes, être montés en épingle jusqu’à des extrapolations ahurissantes. Ce que je veux souligner ici, c’est que j’ai été non seulement manipulée mais dépossédée de ma propre parole, laquelle est trahie dans tous les sens du terme : livrée à la vox populi au mépris du secret médical et de toute déontologie, mais aussi distordue, insultée et transformée avec une malveillance brutale et cynique. Le résultat est alors jeté en pâture à une petite bourgeoisie haineuse, qui se targue de scientificité là où il n’y a qu’un vernis culturel, et qui s’adonne grâce à mon « cas » à une véritable psychanalyse sauvage qui ne révèle que ses propres maux : mauvaise conscience sociale, hypocrisie et misogynie féroce.

Généalogie d’un assassinat concerté

La plupart des informations qui ont rendu possible la manipulation à grande échelle qui a détruit ma vie ont en effet été transmises par les deux psychiatres que j’ai consultés, le premier à Bordeaux, le second à Paris. Le second m’avait été indiqué par une camarade de Khâgne du Lycée Montaigne, à Bordeaux. Les deux psychiatres ont toujours nié se connaître, alors qu’ils appartenaient tous les deux à la même association lacanienne, La Cause freudienne, association restreinte qui exclut l’anonymat, mais dont j’ignorais tout à l’époque.

J’ai déjà évoqué cette influence dans le long article « Origine des calomnies » et je n’y reviendrai pas, sinon pour rappeler que les dossiers numériques qui intéressaient tant mes jeunes cambrioleurs étaient tous liés à ces psychiatres. J’ai commencé mon investigation en 2008 en enquêtant sur ces médecins. Depuis quelques années, la création d’internet m’avait permis de soupçonner la possibilité d’un lien entre eux. Grâce à des documents et à des annuaires, j’ai été en mesure d’établir qu’en dépit de leurs allégations, répétées  jusqu’en 2008 lorsque je suis allée leur poser des questions, ils se connaissaient bel et bien. C’est à ce moment-là que j’ai découvert qu’ils étaient liés aussi à l’Université de Paris 7 et avaient participé à des manoeuvres manipulatrices qui avaient gangrené non seulement ma vie sociale mais aussi ma vie amicale et amoureuse.

Entre ces deux psychiatres, un troisième fait le lien, qui lui n’est pas médecin mais psychanalyste indépendant et lacanien. Je m’étais adressée à lui en arrivant à Paris, sur les conseils du psychiatre bordelais. Mon ambition alors, très liée à ma formation littéraire, était d’entreprendre une véritable analyse. J’ai abandonné mon projet lorsque je me suis mise à aller mal… à Paris, et sous influence… J’ai très peu vu ce monsieur, quelques séances tout au plus. Il m’avait beaucoup déplu. Il manquait de maîtrise de soi, le prix des séances n’était pas fixe et je n’arrivais pas non plus à discuter avec lui de la façon dont il envisageait l’analyse. Surtout il niait le rôle d’une composante liée à la condition de la femme, non seulement dans ma vie, mais en général. Le problème, prétendait-il, était dépassé. Pour couronner le tout, il m’avait relancée plusieurs fois au téléphone, de façon pressante et désagréable, lorsque je lui avais dit que je renonçais à poursuivre avec lui.

Lorsque quatre ans plus tard ce monsieur m’a recontactée, par courrier, pour me proposer d’écrire un article dans sa revue, ma première réaction a été la méfiance, voire l’angoisse. Il prétendait avoir conservé mon mémoire de maîtrise, qui le remplissait d’admiration. Il venait d’être nommé « Rédacteur en chef » de la revue La Cause freudienne, et il avait pensé à moi. J’en ai parlé à mon psychiatre, avec prudence. Depuis quelques temps je trouvais qu’il y avait trop de hasards dans ma vie, et de tempérament rationnel, j’avais remarqué les faits avec suspicion. Le psychiatre m’avait expliqué que c’était de la paranoïa et m’avait conseillé de lire le cas du Président Schreber, analysé par Freud (1), ce qui n’avait fait qu’augmenter mon angoisse car je n’y comprenais rien : non pas que je ne sois pas capable de comprendre le cas du Président Schreber, mais j’avais du mal à comprendre en quoi il s’appliquait à moi… Je me suis donc retrouvée dans la situation logique suivante : mon psychiatre m’a certifié qu’elle ne connaissait pas ce monsieur (ce qui bien sûr était faux); d’autre part elle ne voyait pas ce qu’il pouvait y avoir de négatif à ce qu’il me demande un article, proposition pour le moins valorisante; ma méfiance était donc irrationnelle et « paranoïaque ». Par conséquent, si je voulais agir en personne équilibrée, je devais me défaire de ma méfiance maladive et me rendre disponible aux opportunités qui s’offraient à moi. A contrecoeur, j’ai accepté de rencontrer ce monsieur.

L’écriture du premier article s’est bien passée : nous nous sommes mis d’accord sur un papier traitant de la psychanalyse chez Michel Leiris, l’auteur de ma thèse. Il a paru satisfait de ce que je lui ai rendu et l’article a été publié (2). Hélas il m’en a aussitôt réclamé un second, sur un sujet lié aux Beaux-arts, et il m’a proposé de passer un soir chercher des livres. Je pensais rester un quart d’heure, j’y ai passé la soirée, sidérée de voir ce type qui me paraissait déjà vieux et dont la capacité de séduction s’apparentait à mes yeux à celle du Yéti des neiges en version nain de jardin, se livrer à un numéro de charme. Je n’oublierai jamais l’effet douche froide sur le peu de confiance littéraire que j’avais alors en moi, ni le dégoût que m’a inspiré cet homme, tout juste promu « Rédacteur en chef » d’une revue parisienne, un titre ronflant qui l’émouvait, et qui cherchait à rentabiliser la situation en suppléant son absence de séduction naturelle par l’abus de pouvoir. Je n’étais pas naïve au point de ne pas savoir que ces choses-là arrivent. J’ai passé une mauvaise nuit en rentrant chez moi, mais j’ai repris rendez-vous le lendemain avec lui pour lui rendre ses livres et lui dire, avec toute la politesse possible, que je renonçais à l’article. Ce qui m’a démontée, ce n’est pas la tentative de séduction, c’est ce qu’il m’a dit à ce moment-là.

Sans manifester la moindre contrariété, il m’a raconté en souriant une anecdote psychanalytique dans laquelle apparaissait un trait biographique très particulier et similaire à un élément de ma vie mais auquel il a donné, avec une intention manifeste, une interprétation si insultante pour moi, si sale, et si calomniatrice, que j’ai cru en perdre la tête. L’insinuation relevait de la menace. Quinze ans plus tard, je me suis aperçue qu’il avait trouvé à Lille, grâce à sa compagne psychanalyste et enseignante à Paris 7, un nouveau terrain d’élection où répandre son influence néfaste et donner un peu d’allant à son ambition démesurée. Lorsque j’ai commencé mon enquête, il n’a trouvé rien de mieux à faire que de publier sur le site de son association psychanalytique un texte sur le hasard, notion qui dans certaines bouches peut prendre des connotations révoltantes.

Je ne savais pas, à l’époque, que ce monsieur avait commencé à me manipuler avant même que je ne prenne connaissance de son existence. Mais j’ai très bien compris que le discours psychanalytique, dans la bouche de certains praticiens, n’avait aucune valeur scientifique et qu’il était déformé en fonction de leurs intérêts personnels.

Les recettes psychanalytiques du cynisme

La psychanalyse, découverte et explorée par Freud et les pionniers de la discipline, se voulait une entreprise d’émancipation qui permettrait aux hommes et aux femmes l’exercice d’une plus grande liberté et d’une meilleure maîtrise de soi. Beaucoup de psychanalystes contemporains se servent au contraire des apports de la science dans la connaissance de l’être humain pour en faire un instrument de domination et de manipulation qu’ils mettent au service d’une élite intellectuelle et financière. Leur démarche implique un mépris radical des valeurs humanistes. Ils voudraient faire la démonstration que l’être humain peut être réduit à une mécanique instinctive dont la psyché serait assujettie à des enchaînements logiques de causes et d’effets sur lesquels la personnalité consciente n’aurait aucune prise. L’être humain est dépossédé de l’exercice de sa liberté. Ces psychanalystes vont jusqu’à nier son libre arbitre et sa capacité à évoluer dans le temps, comme à dépasser ses névroses et guérir. On en arrive à cette aberration où les médecins et thérapeutes ne sont plus des personnes qui soignent mais qui condamnent en posant un diagnostique, diagnostique pourtant toujours sujet à caution.

 D’autre part, comme toute science, la psychanalyse devrait évoluer elle aussi dans le temps et ce de façon d’autant plus certaine qu’elle touche à l’humain. La fétichisation de l’oeuvre de Freud, en particulier chez les lacaniens, enferme les connaissances dans des carcans sans tenir compte des préjugés du XIXème siècle, du contexte social et moral dans lequel elles s’inscrivent et de l’évolution qui a pu se faire dans les mentalités — en premier lieu sur les femmes. Enfin on voit apparaître avec la vogue de la psychanalyse un discours qui s’autonomise au mépris de la parole du sujet qui reste pourtant le seul, en dernier recours, à pouvoir dire qui il est.

Les traités de psychanalyse peuvent ainsi devenir des armes auxquelles ces apprentis démiurges se réfèrent pour justifier la prétendue mécanique implacable de la psyché au détriment du libre arbitre du sujet. Ils identifient un trait névrotique chez une personne puis prétendent, traité de psychanalyse à l’appui, connaître toutes les déclinaisons de sa névrose. La pire mauvaise foi étant nécessaire pour démontrer de telles assertions, ils aident ensuite la réalité en manipulant le sujet afin de faire croire qu’ils connaissent chacune de ses réactions, que celles-ci sont prévisibles et que le sujet ne peut y échapper. Loin de l’aider à surmonter ses difficultés, ce qui serait leur tâche de thérapeute, ils l’enferment dans sa névrose, et au besoin étayent leur théorie malhonnête en organisant les soi-disant événements de la vie où ces déclinaisons seraient amenées à se réaliser. J’aimerais montrer qu’au lieu de m’aider à surmonter mes propres difficultés (qui, en vérité, n’étaient pas insurmontables) les psychanalystes qui ont accaparé ma parole à ma place, allant jusqu’à la calomnie, se sont servis de mon désarroi non seulement pour me manipuler mais pour justifier l’injustifiable, c’est-à-dire pour démontrer le bien-fondé de leur théorie et de leur condamnation, qu’ils savaient pourtant n’être qu’un tissu de mensonges diffamatoires.

Je me suis intéressée, il y a peu de temps, au livre de Sacha Nacht sur le masochisme (3) et ce que j’y ai découvert est en relation directe avec ce que je tente d’expliquer. Il est assez ironique que ce soit dans ce petit livre de référence que j’aie trouvé un exemple incontestable des méthodes de mes adversaires, puisqu’il était un farouche opposant des lacaniens : partisan de la formation médicale des psychanalystes, il a été au coeur de la rupture de l’Institut de psychanalyse de Paris, en 1953, qui a amené Jacques Lacan à fonder une école de psychanalyse concurrente, la Société française de psychanalyse. Mais à rebours de la prose ésotérique de Lacan, dont le jargon et les calembours de potache ne servent qu’à créer un esprit de clan et un effet de sfumato autour d’une pensée sans rigueur, son style est didactique, précis et d’une grande clarté : il est donc compréhensible et utilisable pour une démonstration, y compris par les lacaniens. Hélas sa tolérance, sa prudence et son respect du malade sont bafoués par l’utilisation éhontée que ces derniers en font, ce qui a renforcé ma conviction que le mode de pensée lacanien était un mode de pensée pervers.

Sacha Nacht, qui se démarque sur ce point de ses prédécesseurs, ne considère pas le masochisme comme une perversion mais comme une névrose, ce qui fait une grande différence. Le masochisme serait provoqué par une haine infantile précoce contre le père, ou l’un des deux parents, qui entraînerait chez l’enfant un sentiment de peur et de culpabilité insurmontable. L’enfant retournerait alors contre lui-même l’agressivité qu’il s’interdit à l’encontre du parent haï. Mais si le psychanalyste considère que le masochisme peut constituer à lui seul une névrose en tant que telle, il remarque aussi qu’il n’est souvent qu’une composante que l’on retrouve dans la plupart des névroses : « Au cours de tout traitement psychanalytique, le psychanalyste doit affronter, à tel ou tel moment, le masochisme » (4). Et il ajoute que « le masochisme oppose un des plus grands obstacles au traitement, donc à la guérison du malade » (5).

Rien de tel, donc, pour enfermer un sujet dans sa névrose que de réactiver de temps à autre ses tendances masochistes, que l’on s’est bien gardé de lui faire comprendre, en organisant quelque séance d’humiliation publique. Sacha Nacht cite l’exemple d’un patient à caractère masochiste où cet aspect public de l’humiliation joue un rôle fondamental : « Il arrivait à ce malade de « faire dans ses culottes ». Chaque fois, son père lui infligeait une correction, de préférence humiliante. Il avait même composé une chanson sur ce sujet, qu’il chantait avec ses autres enfants, pour rendre plus honteux l’auteur d’une faute si grave à ses yeux. Le malade se souvenait qu’un jour la correction eut lieu devant des invités, le père disant : « Je suis obligé de procéder à une exécution publique« (6) ». Il explique aussi que « Tous ces incidents avaient rendu le malade très malheureux, mais avaient surtout fait naître en lui une haine terrible contre son père. C’est cette haine qui fut la source de son masochisme et ce n’est qu’au cours de l’analyse qu’il en prit conscience »(7).

On constatera tout d’abord que Marie Darrieussecq connaît très bien ce texte et je tiens à souligner que j’ai lu moi-même Sacha Nacht après l’écriture de mon article « Une exécution publique« (8). Je voudrais surtout évoquer les humiliations publiques que l’on ne m’a pas épargnées. La pire d’entre elles a été vécue à Amiens, au cours de l’hiver 2002 ou 2003, c’est-à-dire au moment où je commence à me révolter contre le harcèlement dont je suis victime et à me défendre. Un soir où j’assistais à un spectacle de la Maison de la Culture, les comédiens m’ont fait monter sur scène pour un sketch et m’ont ridiculisée ensuite dans un autre à la fin du spectacle. Le metteur en scène était hilare lorsqu’il est venu saluer. Depuis j’ai appris que cet homme s’adonne à la mise en scène d’opéras, Carmen par exemple, et fait de l’agit-prop gauchiste avec des amis théâtreux, ce qui me laisse songeuse compte-tenu que j’ai découvert entre-temps qu’il était tout aussi « charentais » que mon père. Il semblerait que ces messieurs-dames veuillent décliner l’ouvrage de Nacht sur toutes ses facettes, en exploitant toutes les névroses où le masochisme est prévalent. L’auteur en analyse en effet trois : la névrose obsessionnelle, la paranoïa et la mélancolie dont l’étape ultime présente l’intérêt notoire de mener le sujet au suicide.

Mes adversaires n’ont oublié qu’une seule chose, c’est que l’on peut guérir de ses troubles névrotiques. Alors que le pervers s’installe dans sa perversion et en éprouve de la jouissance, le névrosé souffre de sa névrose et souhaite en guérir. Le fait que des obstacles inconscients entravent le processus de guérison ne signifie pas qu’elle est impossible, pensée perverse par excellence et digne d’un lacanien. Sacha Nacht explique que pour le guérir, il faut amener le patient à libérer ses tendances agressives infantiles à travers les rêves et les fantasmes, afin qu’il en prenne conscience. Le patient humilié dans son enfance par son père a dépassé sa névrose : « Le malade guérit d’ailleurs par la psychanalyse. Le traitement fut long mais suivi d’un plein succès. Depuis plusieurs années sa vie est stabilisée, il est marié, a un enfant et vit heureux. »(9) Et cette guérison ne demande pas un temps infini. Sacha Nacht considère, dans le cas d’une névrose obsessionnelle qu’il décrit, qu’une analyse longue compte un peu plus de deux années : « L’histoire de cette névrose ainsi décrite paraît simple, mais pour la reconstruire, pour bien établir ce qui vient d’être résumé en quelques mots et surtout pour le faire assimiler par la malade, il fallut un travail analytique de plus de deux ans »(10). Sigmund Freud, lui, pratiquait l’auto-analyse.

Il n’est que deux façons de trahir…

La souffrance de mon quotidien n’implique pas la dépression et n’exclut pas la combativité. Il faudrait quand-même être « couillon » pour croire, après m’avoir fait passer pour une obsédée, tout en sachant que je ne le suis pas, après avoir prétendu sans vergogne à la manifestation d’une paranoïa lorsque j’ai cherché à me défendre en toute légitimité, que je puisse à présent sombrer dans la mélancolie et me laisser réduire au silence par le suicide. Ces messieurs-dames prennent-ils tout à coup leurs désirs pour des réalités ? Mon quotidien est infernal parce que je me bats, mais je me suis réconciliée avec moi-même. J’espère encore retrouver une vie décente, libre et épanouie, mais je peux aussi faire le deuil de certains rêves. Je suis une femme intelligente et cultivée, j’ai la passion de la littérature et des beaux-arts, je suis sensible à la beauté du monde et j’aime les plaisirs de la table. Je n’ai besoin que d’une chose : que les calomnies se taisent et laissent éclore la vérité.

L’admiration que je porte à George Orwell, déjà cité dans ces pages, pour l’extraordinaire lucidité de son oeuvre, mais aussi pour la générosité de son écriture, n’implique pas non plus que je sois incapable d’exprimer des réserves sur ses idées, en particulier sur la position très pessimiste de ses dernières années. Je pense à 1984, le roman d’anticipation qu’il a écrit en 1948, peu de temps avant sa mort (11). Comme la plupart  des gens qui l’ont lu, ce roman m’a marquée. Mais j’en garde un souvenir très troublant pour l’avoir relu au cours de ma dernière année de thérapie à Paris, et avoir essuyé les railleries de mon psychiatre lorsque j’ai essayé d’en parler au cours d’une séance, railleries polies mais blessantes. S’il est possible de voir en effet dans le roman d’Orwell une prémonition terrifiante et géniale du monde moderne, où la surveillance continuelle des citoyens serait comparable à celle de Big Brother, je suis convaincue aujourd’hui que le destin de Winston peut avoir un effet néfaste sur l’imaginaire en laissant penser que toute révolte est désormais impossible. La destruction de Winston par l’exploration, à son insu, de son intimité la plus secrète, et qui s’apparente à un travail de psychiatres, me semble être l’objet de révolte majeur, de même que le fait de mener quelqu’un aux dernières limites physiques et psychiques pour qu’il se trahisse. J’entends par là que le combat de Winston au cours du roman ne me semble pas constituer la véritable révolte, il n’est qu’une initiation à la révolte dans un monde qui fait tout pour l’étouffer. La vraie révolte devrait commencer là où il sombre, et son échec est de ne pas le comprendre, ce n’est pas d’avoir « trahi » Julia, ni d’avoir « trahi » son idéal.

J’aimerais opposer au pessimisme d’Orwell un autre texte, à lire comme la réponse d’un résistant au désespoir de Winston, et comme un antidote à toute tentative de destruction psychologique, le double roman de Vercors, Les Armes de la nuit et La Puissance du jour, texte douloureux s’il en est, mais d’une combativité exemplaire. Pierre Cange, ancien résistant qui revient meurtri des camps, découvre au fil des pages, et aidé par la sollicitude de ses amis, qu’ »Il n’est que deux façons de trahir, c’est de passer à l’ennemi ou d’abandonner le combat » (12).

J’invite mes lecteurs qui s’intéressent à la psychanalyse à lire le traité de Sacha Nacht, Le Masochisme, en regard de ces deux romans. Ils remettront à jour, pour certains, leurs notions psychanalytiques grâce à des explications claires et pédagogiques qui s’opposent aux préjugés. Ils pourront surtout entamer une réflexion sur l’utilisation contemporaine qui est faite de la psychanalyse et sur les dérives auxquelles elle peut conduire.

Je voudrais citer pour finir, et pour compléter mes propositions de lecture, un auteur peu connu du XIXème siècle, Prévost-Paradol, dont le commentaire sur le Discours de la servitude volontaire de La Boétie a retenu toute mon attention (13). Il explique deux choses : la première, c’est que la tyrannie  commence dès la suppression d’une liberté capitale et il précise qu’ »une société peut n’être en proie ni au meurtre, ni au pillage, les droits de chacun peuvent être même jusqu’à un certain point respectés, et cette société peut cependant par la violation évidente du droit de tous, être réduite et maintenue en servitude » (14). La seconde, c’est que la soumission à la tyrannie entraîne chez ceux qui ont connu ou ont l’idée de la liberté un sentiment d’ »humiliation » « que nous ressentons en accordant à notre semblable plus d’obéissance qu’il ne lui en est dû selon l’ordre de la nature et de la raison » (15). Or « cette voix de la dignité humaine mortellement blessée s’entend plus aisément que jamais si la servitude est nouvelle et si le souvenir d’un état meilleur est récent ». Mais il regrette qu’ »en général, loin de lui donner le désir d’être meilleur, cette humiliation constante le rend pire; car une fois que l’homme a de bonnes raisons pour se mépriser lui-même et qu’il en prend son parti, il devient capable de tout »(16).

Je considère la connaissance et la réflexion rationnelle comme une arme de lutte contre toutes les formes de servitude mais aussi contre toute tentative adverse de dégrader l’image de soi des citoyens. Il n’y a pas d’humiliation qui ne puisse être surmontée à partir du moment où l’on a compris l’intention de ceux qui ont cherché à vous humilier. Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie fait partie de ces ouvrages magnifiques qui aident à comprendre les mécanismes de la tyrannie et qui devraient être lus par tous afin de lutter contre toute instrumentalisation des idées et des textes, y compris de celui de La Boétie. A partir de là, à chacun de choisir son combat.

 

Article terminé le 29 mai 2011.

Notes :

1. Sigmund Freud, « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoides) (Le Président Schreber), in Cinq psychanalyses (1909), Puf 1954, 22ème édition en 2001, p. 263-324.

2. Claire Seguin, « Une autobiographie analytique, Michel Leiris », in La Cause freudienne, n°27, mai 1994, p. 152-157.

3. Sacha Nacht, Le Masochisme, Payot, 1965, réédition en 2008 dans la Petite Bibliothèque Payot.

4. Ibid., p. 187.

5. Ibid.

6. Ibid., p. 161. Les caractères gras sont de mon fait.

7. Ibid.

8. Dans ce blog, à la date du 4 mars 2001.

9. Sacha Nacht, Le Masochisme, p. 161-162.

10. Ibid., p. 171.

11. George Orwell, 1984, publié en 1949. Multiples éditions en toutes langues.

12. Vercors, Les Armes et la nuit et La Puissance du jour, 1ère édition aux Editions Albin Michel en 1951, Ed. du Seuil et Rita Vercors, coll. Points, 1997, p. 250.

13. Prévost-Paradol, Journal des Débats 19-XII-1859, recueilli dans les « Etudes sur les Moralistes français, suivies de quelques réflexions sur divers sujets », et cité par Simone Goyard-Fabre dans son édition du Discours de la servitude volontaire de La Boétie, Flammarion, coll. GF, 1983, p. 187-205.

14. Ibid., p. 203.

15. Ibid., p. 201-202.

16. Ibid., p. 202.

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