Tenir le loup par les oreilles

La publication de l’article « Indignation« , le 22 février 2011, a marqué un tournant dans mon quotidien. Quelques jours plus tard, un monsieur en costume m’a abordée dans la rue, à deux pas de chez moi, pour me souhaiter « Courage » avant de monter dans une belle auto. Au même moment, le petit personnel qui fait de la présence manifeste devant ma porte, en début de mois, lorsque je touche le chèque d’allocation spécifique de solidarité (environ 400 € avec lesquels je pourrais m’enfuir…), a pris du galon. Les jeunes hommes « du quartier », en tenue modeste, ont été remplacés par des gars bien mieux vêtus et dotés eux-mêmes d’une auto, ce qui m’a valu, début mars, d’être littéralement suivie à voiture lors d’une promenade tardive, vers onze heures du soir, à Fives : le conducteur roule au pas dans mon dos, puis se range sur le côté le temps que je remonte une rue. Hélas pour ce monsieur, je ne suis pas peureuse, je cours vite, et je connais les feux rouges et les sens interdits du quartier. Je l’ai semé et je suis rentrée chez moi, en écourtant ma promenade… A près de 45 ans, un âge où les dames portent des tailleurs et des chaussures à talon ! Ma paire de baskets n’a pas fini de faire du service.

Il n’empêche que j’aimerais bien qu’on me les lâche un peu, les baskets. Mes appels au dialogue restent sans réponse, mais je suis toujours surveillée comme une personne assignée à résidence. A moins qu’on n’essaie de me pousser à braver l’interdit… Le contexte politique (1), d’autre part, me complique la tâche. Depuis quelques temps, je trouve dans les référents du blog des renvois au terme de « famille » sur lequel j’aimerais obtenir des lumières. Qui pourrait se donner la peine de me l’expliquer avec simplicité ? Est-ce qu’au prétexte d’élections dont je n’ai rien à faire, et auxquelles je n’ai pas participé au premier tour, « on » essaierait de faire jouer la corde de la culpabilité ? A moins que ce ne soit un appel aux sentiments ? Par hasard, il y a deux jours, mon regard a été attiré par un prospectus électoral qui se trouvait dans l’entrée de ma maison. Une jeune femme charmante, souriant de toutes ses dents, rassurait son électorat : la désignation d’un « bouc émissaire » ne faisait pas partie de sa culture de gauche. Voilà le genre de mise au point que je trouve bienvenue. J’aimerais pouvoir ajouter qu’un mouvement politique vivant et créatif, comme une « famille », doit être capable d’admettre en son sein la controverse. Quel que soit le contexte, « le courage », dit Jean Jaurès, « c’est de rechercher la vérité et de la dire ».

La montée de l’extrême-droite en France a pourtant été liée pour moi à deux expériences concomitantes : l’accession à la présidence de François Mitterrand en 1981 et le chantage qui a accompagné son exercice du pouvoir. Très vite, toute critique de la politique socialiste est devenue impossible, sous peine d’être accusée d’ouvrir une brèche dans le « front » de gauche s’opposant au Front national. Le terme de « front » n’était pas d’usage à l’époque pour la gauche, réservé alors au « Front populaire » historique. Dans mon enfance, l’extrême-droite était si minoritaire qu’on n’en entendait presque jamais parler. Grandissant dans un milieu guère politisé, je l’ai découverte peu à peu au cours de mes années de lycée, entre 1981 et 1984, avec une certaine surprise. L’élection de Mitterrand avait fait la joie de ma « famille », et on ne peut pas lui reprocher son manque de discipline : elle a tout approuvé. Je me souviens de ma première, et d’ailleurs unique, grande dispute politique. En 1983, lorsque le gouvernement Mauroy a retourné sa veste en faveur du libéralisme, il a utilisé un comédien populaire, Yves Montand, pour faire passer auprès de la population son programme lors d’une émission télévisée : nous l’avons tous regardée en « famille ». Hélas, j’ai été la seule à m’indigner des propos d’Yves Montand. Les membres de ma « famille » m’ont contredite en m’expliquant qu’il fallait être « raisonnable » et se ranger à l’avis du Monsieur. Je leur ai rétorqué que ce n’était pas une « politique de gauche » ! Cela s’est terminé en portes qui claquent. Je n’ai jamais vu la fin de l’émission. En revanche je me souviens très bien de ma première participation à des élections, en 1984 : élections mineures du type « cantonales », dont les résultats n’ont été marquants que sur un point : pour la première fois, on enregistrait une percée du Front national. J’en ai été bouleversée.

Je n’ai jamais renoncé à critiquer la politique socialiste lorsque j’avais des critiques à formuler. Mais quand même… au second tour des élections, j’ai toujours donné ma voix pour le parti de gauche dominant, en général socialiste, sans tergiverser. La situation a d’ailleurs contribué à m’éloigner encore plus que je ne l’étais de la politique. Il est certain que je n’ai pas une tête politique. La cuisine politicienne, les querelles d’hommes ou de factions en particulier, me font bâiller d’ennui. Mais le chantage sous-jacent, qui était toujours là, a joué son rôle dans l’indifférence avec laquelle j’ai abordé le jeu politique. Et lorsque je m’y suis intéressée, de façon tardive, c’est avec le poids de cette idée de « trahison » qui était accentuée par les insinuations qui m’entouraient, que je ne maîtrisais pas, et qui ont précédé ma curiosité. Or ce que je pourrais me reprocher le plus, c’est ma fidélité à une « famille » politique dont j’avais perçu très tôt l’hypocrisie.

Il est inconcevable pour moi de remettre en cause le combat contre la montée du Front national. En revanche je déplore que les responsabilités face à l’émergence de l’extrême-droite ne soient pas encore admises et reconnues, alors que les ouvrages qui les ont dénoncées commencent à dater. D’autre part, l’épouvantail Le Pen cache des idéologues d’extrême-droite, discrets mais efficaces, dont on ne parle pas assez. Le parti socialiste n’est peut-être pas le seul responsable de cette évolution, mais comme bien d’autres partis, il a espéré tirer la couverture à soi. Et lorsque la gauche prétend que la désignation d’un « bouc émissaire » ne fait pas partie de sa culture, ce qui est vrai, je lui réponds que la notion de « sacrifice » est elle-aussi une notion de droite. Je n’entends pas me taire, et me sacrifier, pour éviter de faire de la peine à ma « famille ». Je réclame justice, envers et contre tous, que l’on soit de droite ou de gauche. Enfin on ne peut pas cultiver l’ambiguïté comme l’a fait François Mitterrand toute sa vie, et comme le fait encore le parti socialiste, sans devoir un jour en payer le prix. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le parti socialiste de Monsieur Hollande n’est plus tout à fait celui de Jaurès.  

« Petits coups de pouce et grosses ficelles » (Sans commentaire)

I, chapitre 2 in La Main droite de Dieu, Enquête sur François Mitterrand et l’extrême-droite, Seuil, 1994, par Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez.

Les auteurs rapportent une conversation entre François Mitterrand et des amis nationalistes, qui s’est tenue au cours d’un déjeuner, en 1985, chez André Hitte, un voisin agriculteur, éleveur d’ânes près de Latché, dans les Landes :

« François Mitterrand :

« Vous êtes libre dimanche pour déjeuner ?

- Oh, cela me ferait plaisir de vous inviter.

- Bonne idée ! Cela me changera de tous ces socialistes dont je sais à l’avance ce qu’ils vont me dire… » (2).   (…)

Pour que le dépaysement soit total, Hitte convie une dizaine de compagnons, nationalistes comme lui. L’un d’entre eux a une renommée nationale : Alexis Arette-Landresse. Conseiller régional du Front national, fidèle de Jean-Marie Le Pen (3), membre du Conseil national du parti, président, à cette époque, du Cercle national des agriculteurs de France (4), dirigeant de la Fédération française agricole (5), il est un opposant farouche à la politique agricole commune. Féru de références bibliques, il trouve en François Mitterrand un partenaire passionné, et la conversation entre les deux hommes prend vite le tour d’un débat de théologiens. « Avec Mitterrand, tout est dans la parole, raconte Alexis Arette. Lorsque je l’ai rencontré, j’ai senti en lui une inquiétude métaphysique très grande. Nous avons longuement parlé du livre de Job (6). »"

On apprend ensuite qu’il est arrivé à Alexis Arette-Landresse de voter pour le Président en place et que son « mitterrandisme » a « des racines bien béarnaises », p. 57-59.

Couvertures récentes de la revue Les Inrockuptibles, revue d’obédience socialiste, qui défend des artistes socialistes (Sans commentaire).

N° 726   N° 726 du 28 octobre au 3 novembre 2009.

N° 775   N° 775 du 6 au 12 octobre 2010.

N° 796   N° 796 du 2 au 8 mars 2011.

A méditer…

Notes :

1. Les élections cantonales des 20 et 27 mars 2011 opposeront au second tour, dans le Canton Lille Nord-Est, une candidate de gauche à une candidate du Front national.

2. Entretien avec les auteurs, 28 octobre 1993, ibid. p. 57.

3. Les deux hommes se brouillent en 1992 à la suite d’un désaccord électoral au moment des investitures régionales, ibid. p. 58.

4. Le Cercle national des agriculteurs de France s’est donné comme objectif de fédérer les paysans proches du Front national, ibid. p. 58.

5. La Fédération française agricole combat les « technocrates européens », elle défend la petite propriété, refuse l’interventionnisme des SAFER et du Crédit agricole. D’après Les Droites nationales et radicales en France (Presses Universitaires de Lyon, 1992), la FFA « s’inspire des mouvements paysans de l’entre-deux-guerres » (chemises vertes d’Henry Dorgères) et de la Corporation paysanne de Vichy, ibid. p. 58.

NB : de nombreux compléments ont été apportés, tout au long du mois, à l’article « Une exécution publique », publié le 4 mars 2011, et en relation avec cet article.

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